IA, technologie et communication : tous faussaires ?

Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy
Hergé ? mais c’est le Jules Verne des sciences humaines !
Voilà la superlative comparaison dont Michel Serres, le philosophe et historien des sciences disparu en 2019, affuble son ami, Georges Rémi (GR 🡪 RG 🡪 Hergé). Né en 1907 et mort de leucémie en 1983, le créateur de Tintin a indéniablement imprégné le XXe siècle avec son hyperactif et énigmatique personnage épaulé de Milou et de sa cohorte de compagnons d’aventures. Chacun, du moins dans l’Europe francophone, s’est fait lire ses albums tout-petit, les a lus enfants, relus jeune adulte, les a lus à ses enfants puis à ses petits-enfants. Je me souviens des mercredis après-midi d’hiver où nous allions, enfants, rendre visite à Claude et à sa jambe cassée (il réussissait le prodige de se casser une jambe à ski sur la piste du village une année sur deux, un véritable Haddock !), visite de courtoisie d’autant plus gratifiante qu’il possédait tous les Tintin. Ma petite sœur, avant même d’avoir appris l’alphabet, lisait couramment les albums à ses copines, pour avoir mémorisé les dialogues avec une précision sans faille. Toutes les familles sont à coup sûr riches d’anecdotes qui attestent de ce que plusieurs générations ont grandi avec Tintin. Aucun autre créateur de BD n’a publié sans discontinuer pendant près de 60 ans. Ma mère est née l’année de la publication du Lotus bleu, mon père celle de l’Ile noire, moi peu avant la publication des Bijoux de la Castafiore et mon fils l’année de Tintin et l’Alph-Art, c’est dire.
D’ailleurs, les commentateurs ne s’y sont pas trompés : impossible de dresser la liste, même approximative, des auteurs, souvent issus de milieux académiques, qui ont consacré un article, un ouvrage ou une partie de leur œuvre à Tintin. Psychologues, sociologues, psychanalystes, anthropologues, philosophes, historiens et linguistes ont trouvé dans l’univers des 24 albums de quoi alimenter les commentaires les plus foisonnants : le XXe siècle y est (presque) tout entier présent. La petite et la grande histoires entremêlées dans une figure aussi légendaire que le Roland de Roncevaux.
Les Bijoux comme traité de la communication
Michel Serres est devenu l’ami d’Hergé après lui avoir envoyé son article sur les Bijoux (Les Bijoux distraits ou la cantatrice sauve) publié dans Hermès II en 1972, un petit texte enlevé, rédigé comme à la hâte pour imiter la précipitation des personnages qui dévalent l’escalier sur les fesses ou se prennent les pieds dans les câbles, texte dans lequel Serres s’attache à montrer comment cet album est, dans le fond, un traité de la communication et de ses échecs : un répertoire des bugs communicationnels avant l’heure.
Enfant, je n’ai pas bien compris l’intérêt des Bijoux : Tintin ne parcourt pas le monde. L’unicité de temps et de lieu en font un album à part. Les bandits sont faux. Les vols ne sont pas ceux qu’on croit. On ne s’entend ni ne s’écoute. On se ment : Wagner simule ses exercices de gamme en réalité enregistrés, Boullu, le marbrier, invente les prétextes les plus divers pour justifier son retard de réparation de la quatrième marche de l’escalier central - colonne vertébrale symbolique du chaos de la transmission - sur laquelle tout le monde trébuche hormis Bianca ; on se montre hypocrite, affirmant une chose tout en souhaitant une autre : Haddock est affable avec la Castafiore dont il rêve en réalité de voir les talons. On dit un mot pour un autre (Kapock, Kodak, Karbock) On croit parler d’un sujet alors que le récepteur en reçoit un autre : Tournesol, évoquant sa nouvelle rose, émet malgré lui l’idée du futur mariage entre la cantatrice et le marin, fake news dont la lecture dans le journal du lendemain le laissera éberlué ; on dit tare pour barre, sans incidence d’ailleurs, puisque le message, au fond, est inexistant : les réparties des Dupondt en sont les meilleures illustrations. Les perroquets parlent. On prend un hibou pour un fantôme. On propage des préjugés qui se révèlent fautifs. On glose sur la nocivité des Romanichels, les seuls pourtant à savoir s’écouter et jouir du silence. La voleuse est une pie, mais l’énigme est tronquée puisque son effigie apparaît dans la première case. Toute une histoire pour rien, en somme, rien d’autre que du bruit : tous les éléments propres à perturber l’émission et la réception d’un message affectent chacun des canaux de communication. Les journaux racontent n’importe quoi, la TV couleur de Triphon déforme les images du réel, les brouille, les parasite. Des paparazzis prennent des clichés interdits… Le téléphone (« Allô, j’écoute ! ») est en défaut permanent : il ne met personne au bout du fil (un récepteur sans émetteur), ou connecte les mauvais interlocuteurs (la boucherie Sanzot). Fausseté, faux semblant, quiproquos, parfois entretenus. Un brouhaha intégral accompagné du tapage incessant des gammes du pianiste, lesquelles ne forment aucune mélodie digne d’être écoutée. Tout est tintamarre, vacarme, tumulte, cacophonie.
« Du maximum de communication possible résulte un minimum réel. » M. Serres
« J’ai plus appris en théorie < de la communication > dans les Bijoux de la Castafiore que dans cent livres théoriques mortels d’ennui et stériles de résultats », résume Michel Serres pourtant connu pour son savoir encyclopédique, probablement pas acquis au travers des BD.
Ce que les technologies font de nous
Toutes les technologies sont des extensions de nos sens, des amplifications de notre humanité. Voilà pour le lieu commun - justifié. Tout à la fois levier de certaines de nos compétences, elles peuvent se révéler affaiblissantes pour d’autres. Platon (c’est connu aussi) le dénonçait joliment dans ce qu’on tient pour le premier de ses textes, Phèdre, un curieux dialogue où il est tout à la fois question d’amour, de séduction, d’immortalité de l’âme et… de rhétorique. Même si l’argumentation sur l’amour y est très alambiquée – sans même évoquer les thèses sur la réincarnation de l’âme-, le dialogue est également émaillé de conseils méthodologiques sur l’architecture d’un bon discours et sur l’argumentation qui n'ont pas vieilli (« Quand on veut délibérer de façon correcte, il faut savoir de quoi on veut délibérer »). La méthode dialectique propre à Platon y est détaillée, ce qui rend le détour par cette lecture incontournable pour ceux qui veulent comprendre ce point essentiel. Ce qui m’intéresse ici, ce sont les considérations portées sur une technologie encore réservée alors à une petite partie de la population, à savoir l’écriture :
« < l’écriture> développera l’oubli dans les âmes qui l’auraient acquise, par la négligence de la mémoire ; se fiant à l’écrit, c’est du dehors, par des caractères étrangers, et non du dedans, et grâce à l’effort personnel, qu’on rappellera ses souvenirs. Tu n’as donc pas trouvé un remède pour fortifier la mémoire, mais pour aider à se souvenir. Quant à la science, tu en fournis le semblant à tes élèves, et non pas la réalité. Car, après avoir beaucoup appris dans les livres, sans recevoir d’enseignement, ils auront l’air d’être très savants, et seront la plupart du temps dépourvus de jugement, insupportables de surcroît, parce qu’ils auront l’apparence d’être savants, sans l’être. »
Marshall McLuhan
L’Antiquité ne meurt jamais vraiment : l’avertissement platonicien préfigure tous ceux qu’on entend aujourd’hui sur l’emprise de l’intelligence artificielle. Mais n’entrons pas dans la déploration. Attachons-nous plutôt à comprendre ce formidable lien entre l’humain et la technologie. Ce qui est intéressant, dans ce passage, c’est l’opposition déclarée entre ce qu’on exécute du dedans et ce que l’on fait du dehors. Le thème de l’externalisation de nos capacités y est tout entier présent. Si le vêtement est une extension (et une externalisation) de la peau, le livre est une externalisation de la pensée. « Aujourd’hui, après plus d’un siècle de technologie de l’électricité, c’est notre système nerveux central lui-même que nous avons jeté comme un filet sur l’ensemble du globe, abolissant ainsi l’espace et le temps (…) Nous approchons de la phase finale des prolongements de l’homme : la simulation technologique de la conscience. (Marshall McLuhan, Comprendre les médias, 1964). Et encore : « Avec l’informatique, l’homme commence désormais à exposer son cerveau hors de son crâne et ses nerfs hors de sa peau ; la nouvelle technologie engendre l’homme nouveau. » McLuhan, Fragments d’un village global, 1969).
Disparu septuagénaire en 1980, Marshall McLuhan, philosophe canadien théoricien de la communication, a connu ses heures de gloire dans les années 60 avant de tomber dans l’oubli puis d’être redécouvert à la naissance d’internet. Le passage cité laisse comprendre le regain d’intérêt pour ce penseur. Son ouvrage le plus célèbre, The Medium is The Massage défend l’idée que ce qu’une technologie apporte importe bien davantage que le message qu’elle véhicule. La coquille laissée dans le titre de la première édition, (« *Massage » pour Message) a été conservée par McLuhan tant elle lui a paru symptomatique de sa thèse : peu importe ce qu’on dit, exprime ou exécute par le biais d’une technologie, d’une extension de notre humanité, ce qui prime, c’est précisément le medium utilisé, qui est transformateur des humains et des civilisations.
Prenons le chemin de fer pour exemple :
« Le chemin de fer n’a pas apporté le mouvement, le transport, la roue ni la route aux hommes, mais il a accéléré et amplifié l’échelle des fonctions humaines existantes, créé de nouvelles formes de villes et de nouveaux modes de travail et de loisir. Et cela s’est produit partout où le chemin de fer a existé, que ce soit dans un milieu tropical ou polaire, indifféremment des marchandises qu’il transportait, c’est-à-dire indifféremment du medium « chemin de fer ». (The Medium is the Massage)
Plus radicale encore, l’électricité a bouleversé nos sociétés, affectant chacune de nos activités : « Qu’on l’utilise pour la neurochirurgie ou pour éclairer un match de baseball n’a aucune importance », ce qui domine, c’est le fait que « le medium façonne le mode et détermine l’échelle de l’activité et des relations des hommes ». (ibid). Si l’on admet cette perspective, on est obligé d’en tirer la conséquence un peu humiliante qui va à l’encontre d’une idée largement partagée selon laquelle « les réalisations de la science ne sont pas bonnes ou pernicieuses en elles-mêmes, mais que c’est l’usage qu’on en fait qui en détermine la valeur ». Voilà bien une déclaration, assène McLuhan, proférée par « la voix du somnambulisme courant ». Mieux : parce que nous avons l’illusion que la manière dont un medium est utilisé compte davantage que les effets qu’il a sur nous, « nous nous retrouvons dans la posture de l’idiot technologique au stade du zombie ». (M. McLuhan, Fragments d’un village global)
L’implantation d’une nouvelle technologie induit un changement de civilisation que nous percevons souvent à peine. Occupés que nous sommes à expérimenter ce que nous pouvons « faire avec », nous sommes aveugles et sourds à ce que l’innovation « fait de nous », phénomène que McLuhan nomme la « narcose de Narcisse » :
« Tous les médias, de l’alphabet à l’ordinateur, sont des prolongements de l’homme, ils causent en lui des changements profonds et durables et transforment son environnement. (…) le système nerveux central de l’homme semble (alors) se protéger en engourdissant la zone affectée, en l’isolant et en lui ôtant la conscience de ce qui lui arrive (…) dans cette forme particulière d’autohypnose que j’ai nommée narcose de Narcisse, l’homme demeure tout aussi inconscient des effets psychiques et sociaux des nouvelles technologies dont il se dote qu’un poisson est inconscient de l’eau dans laquelle il vit. Par conséquent, c’est au moment précis où un nouvel environnement induit par un medium devient omniprésent et métamorphose notre équilibre sensoriel qu’il devient également invisible à nos yeux. » (McLuhan : Fragments d’un village global).
Il suffit de voir, quoique nous parlions sans cesse de ce que l’IA va changer dans nos pratiques, à quel point il nous est difficile d’appréhender ce que nous allons, par elle, devenir.
Marshall McLuhan et Michel Serres se rejoignent - sans les complaintes chères à Platon, Günther Anders ou à Byung Chul Han se désolant sur ce dont la technologie nous prive - sur un point précis : la technologie fait de nous ses sujets. McLuhan emprunte à la mécanique la notion de « servomécanisme » pour définir cette dépendance : les humains sont les servomécanismes des technologies qu’ils utilisent :
« En adoptant les technologies, nous nous identifions inévitablement à elles en tant que servomécanismes. Ainsi, pour pouvoir les utiliser, nous devons les servir comme nous servons les dieux. L’esquimau est un servomécanisme de son kayak, le cowboy de son cheval, l’homme d’affaires de sa montre, le cybernéticien – et bientôt le monde entier – de son ordinateur. En d’autres termes, le vainqueur appartient au butin. » (McLuhan : Fragments d’un village global).
Le vainqueur appartient au butin
Ce « servomécanisme » est voisin du concept de « quasi-objet », chez M. Serres, par lequel ce dernier désigne une « entité située entre l’objet et le sujet, une sorte de prolongement de l’individu dans le monde. Cela peut inclure des outils, des objets, des technologies, des concepts qui interagissent avec nous et modifient notre perception de la réalité. Les quasi-objets, tout en étant matériels, influencent notre façon de penser, d’agir et de nous relier aux autres. (M. Serres, Hergé, mon ami.)
Impossible d’ériger une défense contre les technologies, ce serait comme bâtir une digue de sable pour lutter contre la marée montante. Le début de XXIe siècle, qui nous a soumis à tant de changements, nous l’a appris : « Le ressentiment à l’égard d’une nouvelle technologie n’en interrompt pas le progrès ». « Aucun civil ne peut échapper à cette guerre éclair environnementale, car il n’y a littéralement aucune place où se cacher. » (McLuhan, Fragments d’un village global).
McLuhan fait un pas de plus pour nous déniaiser, pour nous faire comprendre qu’il n’est pas bien sûr que nous soyons, en tant qu’humains, absolument aux commandes du développement technologique, une prise de conscience que l’intelligence artificielle est d’ailleurs en train de rendre palpable pour nous :
« Les modifications continues de l’homme induites par sa propre technologie, le poussent à chercher sans cesse les moyens de se renouveler ; l’homme devient ainsi l’organe sexuel du monde des machines, de même que l’abeille est celui du monde des plantes, lui permettant de se reproduire et de constamment évoluer vers des formes plus élevées. Le monde des machines récompense l’homme de sa dévotion en lui fournissant des biens, des services, des gratifications. » (McLuhan, Fragments d’un village global).
L’homme est l’organe sexuel du monde des machines
Mensonges et vérité
Mais revenons à nos faussaires hergéens, à tous ces personnages des Bijoux qui mentent, trompent, promettent en l’air, diffusent de fausses nouvelles, inventent et publient des histoires qui n’ont pas lieu d’être. Revenons à ces personnages qui nourrissent la machine communicationnelle à plein régime.
Bardés d’appareils photos, de caméras TV, de haut-parleurs, d’enregistreurs, d’imprimés express, les acolytes de Tintin sont, comme nous, les victimes consentantes, quoique inconscientes, de bruits où les messages sont sans importance, n’existent qu’un temps réduit alors que les technologies en œuvre ont profondément modifié leur environnement et les rapports entre eux. Si Tintin, angélique, demeure le seul à être conduit par le besoin de vérité et de justice, les autres, plus proches de nous, se révèlent bien davantage guidés par leur propre intérêt. D’où le mensonge. Ils s‘indignent des affabulations ou des tromperies d’autrui mais considèrent les leurs comme sans grande incidence voire parfaitement excusables.
Ne nous ressemblent-ils pas terriblement, nous qui faisons mine de nous préoccuper des fake news, prétendons chercher les moyens de lutter contre la désinformation, les rumeurs infondées, les pseudo-réalités trompeuses, nous qui imaginons des « labels pour les informations vérifiées et de qualité » au moment où non seulement l’intox déferle à pleins wagons sur nos écrans et dans nos messageries, mais surtout alors que gentiment, ludiquement, nous contribuons activement à ce phénomène. Les réseaux sont pollués par des demandes d’internautes qui souhaiteraient qu’on les aide à améliorer une photo d’antan, à créer une photo avec des proches qui n’ont jamais figuré ensemble, qui ne se sont peut-être jamais connus, qu’on habille comme ils n’ont jamais eu l’occasion de se vêtir. On ressuscite la grand-maman qui vient de décéder dans une vidéo créée de toutes pièces à partir d’une photo. Elle danse, rigole, cajole ses petits-enfants. A l’approche de Noël, les mamans attentionnées demandent qu’on place la liste des cadeaux désirés fabriquée par leurs rejetons dans les mains même d’un vrai-faux Père Noël en train d’en prendre connaissance. On fait parler nos morts qui nous racontent, de leurs voix reconnaissables, des histoires qu’ils ne nous ont jamais relatées de leur vivant. Des applications déferlent pour nous éviter le temps de la lecture puisque l’IA lit pour nous, pour créer un site internet entier dédié à notre petite personne sur la foi d’un seul selfie. Elle écrit aussi, des livres à notre place pour quelques francs et en un éclair. Vous ne savez pas chanter ? Qu’à cela ne tienne ! Une app, après l’enregistrement d’une note basse et aigue de votre voix approximative, vous fait chanter n’importe quelle chanson admirablement : « parfait pour partager sur les réseaux sociaux et impressionner les amis » nous dit la pub. Autant de facilités et d’extensions de nous qui nous augmentent tout en nous diminuant, auxquelles nous accédons, fascinés. Comme on décide de son genre, on peut décider des traces de mémoires de « second lives » virtuellement vécues, sur le mode « si je ne peux pas avoir une vie de rêve, alors je vais rêver ma vie. » Un nouveau moi auto construit pour soi et pour autrui. Il ne s’agit pas là que d’un jeu puisque le phénomène engage nos identités. Qui est qui au bout du compte ?
A côté de la révolution massive de l’IA qui nous embarque dans le plus grand séisme jamais vécu, ce que ces exemples mettent en évidence est notre propension à fabuler, à affabuler, à broder, à embellir, à faire croire pour mieux croire nous-mêmes en une réalité qui n’est pas le réel, pour créer le souvenir d’une vie qui ne fut jamais.
Mais condamner ce phénomène comme un travers nous prive de la possibilité de comprendre ce besoin.
Si le mensonge, la duperie et la tromperie n’étaient que des travers moraux, on en ferait une question de moralité et basta. Hannah Arendt se tient nettement au-dessus de cette simplification :
« Un des traits marquants de l’intelligence humaine est qu’elle entreprend toujours du nouveau, ce qui ne signifie pas qu’elle puisse alors partir de rien, créer à partir du néant. On ne peut faire place à une action nouvelle qu’à partir du déplacement ou de la destruction de ce qui préexistait et de la modification de l’état de choses existant. Ces transformations ne sont possibles que du fait que nous possédons la faculté de nous écarter par la pensée de notre environnement et d’imaginer que les choses pourraient être différentes de ce qu’elles sont en réalité. Autrement dit, la négation délibérée de la réalité – la capacité de mentir – et la possibilité de modifier les faits – celle d’agir – sont intimement liées ; elles procèdent l’une et l’autre de la même source : l’imagination (…) tout en étant parfaitement aptes à appréhender le monde par les sens et le raisonnement, nous ne sommes pas insérés, rattachés à lui, de la façon dont une partie est inséparable du tout. Nous sommes libres de changer le monde et d’y introduire de la nouveauté. Sans cette liberté mentale de reconnaître ou de nier l’existence, de dire « oui » ou « non », en exprimant notre approbation ou notre désaccord non seulement en face d’une proposition ou d’une déclaration, mais aux réalités telles qu’elles nous sont données, sans contestation possible, par nos organes de perception et de connaissance, il n’y aurait aucune capacité d’action ; et l’action est la substance même dont est faite la politique. »
La capacité de mentir et celle d’agir sont intimement liées
Que faire de ces deux constats clés : « l’humain est l’organe sexuel des technologies » et « la capacité d’agir et celle de mentir sont étroitement liées » ? Comment entre ces deux pôles, celui de l’impuissance et celui de la liberté, manœuvrer dans notre monde ?
Faire usage de cette dernière pour comprendre notre impuissance et agir les yeux grand ouverts. Arendt y est acquise, McLuhan ne conteste pas cette voie : « le but central de tous mes travaux est de transmettre ce message, à savoir qu’en considérant les médias comme le prolongement de l’homme, nous gagnons un degré de contrôle sur eux. Et c’est une tâche primordiale. »
Garder autant que possible la main sur le medium, quand bien même il nous façonne. Une urgence.
Hergé : Les Bijoux de la Castafiore, 1963
Hannah Arendt : Condition de l’homme moderne, 1958
Hannah Arendt : Between Past and Future, 1961
Hannah Arendt : Du Mensonge en politique, 1972
Marshall McLuhan : Fragment d’un village global, 1969
Marshall McLuhan : The Medium is the Massage, 1967
Marshall McLuhan : Comprendre les médias, 1964
Platon : Phèdre vers 370 av. J.-C
Michel Serres : Hergé mon ami, 2000
Michel Serres : Les Bijoux distraits ou la cantatrice sauve, Hermès II, 1972
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