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Société

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Cette Amérique qui nous déteste : entretien avec Richard Werly

Cette Amérique qui nous déteste : entretien avec Richard Werly

mcs : On ne vous présente plus, Richard Werly, tant vous êtes connu dans le monde francophone comme journaliste, essayiste, spécialisé dans de multiples thématiques politiques. Vous déclarez ne pas être un spécialiste des Etats-Unis et pourtant vous avez publié, en octobre 2025, sous le titre Cette Amérique qui nous déteste, aux Editions Nevicata, un essai très renseigné sur la politique de ce pays en général et ses liens avec l’Europe en particulier. A partir d’un voyage en camping-car pour prendre le pouls du pays divisé dans le duel Biden-Trump, vous avez trouvé ce que vous ne cherchiez pas vraiment, à savoir l’hostilité de la population américaine à l’endroit de l’Europe. L’Amérique nous déteste-t-elle vraiment ? Pourquoi ?

Richard Werly : Effectivement, je ne me présente pas comme un expert de l’Amérique, pour la simple raison que je n’ai pas été correspondant aux Etats-Unis et que je n’ai pas consacré une partie de ma carrière aux Etats-Unis. En revanche, ce livre est le résultat d’une série de reportages au long cours que j’ai faits dans ce pays pour l’élection présidentielle 2024, entre septembre et novembre 2024, jusqu’à la date de l’élection de Donald Trump. J’y suis retourné au printemps 2025, sur les traces de son vice-président, J.D. Vance en Virginie occidentale et dans le Kentucky. C’est à partir de cette masse de reportages que j’ai bâti mon livre, qui n’était pas prévu au départ, mais qui est né de ce que j’ai vu, lu et entendu aux Etats-Unis. Un constat s’est imposé :  l’Europe est devenue l’objet d’un mépris, d’une indifférence et d’une colère américaine, largement instrumentalisés par Donald Trump. Au fond, l’Europe est devenue le deuxième bouc émissaire des maladies américaines, le premier étant pour lui la Chine. Donald Trump veut à tout prix éviter que la Chine ne surclasse les Etats-Unis dans un certain nombre de domaines clé, notamment l’intelligence artificielle, le numérique et la défense. Avec l’Europe, c’est différent : Donald Trump fonctionne face à nos pays comme un suzerain vis-à-vis de ses vassaux, il exige une obéissance totale, il estime que les Américains ont été - il l’a dit lui-même en ces termes - « entubés » par l’Europe durant de longues années, notamment parce que l’Europe n’a pas payé pour sa sécurité et qu’elle a, de ce fait, développé un état beaucoup plus social qu’aux Etats-Unis, ce qu’il s’emploie à rectifier. 

Dès lors, la question n’est pas de savoir si les Etats-Unis détestent l’Europe. C’est l’Amérique de Trump, cette Amérique qui est aujourd’hui au pouvoir, qui a fait de la détestation de l’Europe un des piliers de son action en politique étrangère. Il suffit de lire le document de stratégie publié par la Maison Blanche en janvier 2026. Il y est mentionné l’affaissement de l’Europe, l’incapacité de l’Europe à défendre les valeurs « occidentales ». Au fond, l’Europe est, pour Donald Trump et pour cette Amérique, un continent décadent, un continent sur lequel on ne peut plus compter, un continent qui doit accepter le leadership américain.

L’Amérique de Trump a fait de la détestation de l’Europe un des piliers de son action en politique étrangère.

mcs : Pour cette Amérique-là, nous, Européens, sommes devenus faibles alors que nous nous croyions diplomates, nous nous laissons dévorer par l’immigration alors que nous pensons être une terre d’accueil, nous nous perdons dans des exercices de régulation stériles, alors que nous tentons de placer le droit au-dessus des intérêts particuliers. Nous sommes accusés de trahison : nous avons profité du parapluie sécuritaire de l’OTAN, comprenez des Etats-Unis, alors que nous pensions être des alliés et, autre grief, nous avons perdu notre goût pour l’innovation. Au vu de la déroute que nous éprouvons maintenant en constatant que les Etats-Unis ne semblent plus vraiment être nos amis, nous ne pouvons sans doute par leur donner complètement tort.  Pas complètement. En quoi ont-ils raison ? En quoi se trompent-ils sur nous ? Comment répondre à leurs accusations ?

Richard Werly : Vous avez raison de souligner que les accusations portées par Donald Trump contre l’Europe ne devraient pas être balayées d’un revers de main. Pour être plus précis, ces critiques, que nous devons avoir le courage de regarder en face, ne sont pas propres à Donald Trump. Elles sont portées par les nationaux populistes qui prospèrent souvent parce qu’ils s’appuient sur des problèmes réels, même lorsqu’ils proposent de mauvaises solutions. 

De ces accusations contre l’Europe, on peut en retenir quatre :

La première, c’est que l’Europe est un continent faible, un continent qui a choisi de refuser la force et qui se réfère en permanence au droit international et aux normes alors que celles-ci sont bafouées à l’échelle mondiale. Est-ce que ce reproche est justifié ? On peut engager une discussion là-dessus parce que l’Europe s’est justement fait une fierté d’avoir renoncé à la force comme un moyen d’exercer sa puissance. L'Europe a décidé de ne plus exercer sa puissance par la force. L’Europe s’est construite sur le rejet de la force comme un moyen de régler les problèmes entre pays européens. Reprocher à l’Europe d’être faible, c’est au fond reprocher à l’Europe d’être ce qu’elle est, c’est-à-dire un continent de prospérité qui espère et qui cherche à défendre ses vues, non par la force mais par le droit, ce que Donald Trump refuse absolument. Sur ce plan, il y a donc une évidente divergence.

Le deuxième reproche, celui qui est repris dans un certain nombre de documents stratégiques américains, c’est l’affaissement des valeurs occidentales. L’Europe ne serait plus capable de défendre les valeurs du monde occidental. Traduisez : les valeurs d’une population blanche et chrétienne. Ce que Donald Trump et les siens ont en ligne de mire, c’est évidemment l’immigration, qui est très largement musulmane et dont il pense qu’elle affaiblit l’Europe et la conduit à sa perte. 

Cette lecture est largement exagérée. L’Europe n’est pas submergée. Il y a, de fait, un métissage des populations en Europe, ce qui ne veut pas dire que les populations immigrées ont « pris le dessus ». En revanche, les questions migratoires et identitaires sont bien réelles et doivent être prises au sérieux, ce qui ne signifie pas qu’il faille apporter des réponses à la Trump, à savoir une politique d’immigration tout à fait dure et violente comme à travers l’agence ICE, cette milice anti-immigrants, mise sur pied par le président.

Le troisième reproche souvent fait à l’Europe, est qu’elle aurait trahi l’Amérique en ne payant pas ce qu’elle aurait dû en matière de sécurité depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Cette vision me paraît erronée car, dans les faits, cette domination américaine a servi les Etats-Unis. Les Etats-Unis n’ont pas assuré la sécurité de l’Europe par pure générosité. Ils y ont trouvé des avantages stratégiques, économiques et politiques considérables. Ils ont dominé le marché européen de la défense et ont longtemps freiné certains projets d’autonomie européenne.

Il est donc factuellement faux de dire que l’Europe a trahi les Etats-Unis. Mais il est vrai, en revanche, que l’Europe, grâce au parapluie militaire américain, a pu faire des investissements dans d’autres domaines qu’elle n’aurait sans doute pas pu faire si elle n’avait pas bénéficié de la sécurité donnée par les Etats-Unis.

Enfin, le quatrième reproche est celui, à mon sens, que nous devons prendre très au sérieux : celui du déclin de l’innovation européenne. L’Europe n’est plus aujourd’hui à la pointe dans les grandes technologies numériques. Elle ne joue pas en première ligue dans le combat pour l’intelligence artificielle. C’est sans doute l’un des défis majeurs des années à venir : être capables de faire émerger des entreprises européennes de premier plan dans les technologies d’avenir. Dans ces domaines, les Etats-Unis ont la capacité d’attirer beaucoup plus de capitaux que les Européens, et c’est là aussi un enjeu majeur pour notre continent.

La fracture est réparable, mais l’Europe doit obtenir des résultats.

mcs :  Vous expliquez en préambule que la lecture de l’essai de Jean-François Revel sur « L’Obsession anti-américaine. Son fonctionnement, ses causes et ses inconséquences » (2003) a été marquant pour votre intérêt dans ce pays et que vous avez d’ailleurs traversé une quinzaine d’Etats pour comprendre la nouvelle révolution trumpiste, avec cet ouvrage en poche. L’anti-européanisme des Américains et l’anti-américanisme des Européens sont-ils les reflets l’un de l’autre ? A quoi tient exactement notre fracture ? Est-elle réparable ?

Richard Werly : J’ai cité dans mon livre l’ouvrage de Jean-François Revel parce qu’il a identifié un travers européen qui existe toujours : la tentation de faire des Etats-Unis le responsable de nos propres insuffisances. Les Etats-Unis, notamment sur le plan économique, ont fait la preuve de la vitalité de leurs entreprises, et nous n’avons pas voulu regarder cet aspect en face, nous avons simplement dit : le mode de vie américain est néfaste pour l’Europe. Nous avons préféré dénoncer leur modèle plutôt que de nous interroger sur nos propres blocages. Cette forme d’anti-américanisme doit être interrogé : critiquer les Etats-Unis, ne signifie pas être anti-américain. Il faut faire la différence entre les deux.

Vous demandez si la fracture entre l’Europe et les Etats-Unis est réparable. Evidemment qu’elle est réparable. D’abord, n’oublions pas que Donald Trump ne sera plus président des Etats-Unis en 2028. Ensuite, parce que les liens entre l’Europe et les Etats-Unis demeurent profonds. 

Ce qui est le plus inquiétant, à mon avis, c’est que les Etats-Unis sont engagés dans une course au leadership. Ils veulent à tout prix garder le leadership dans les trois domaines qui sont, selon eux, essentiels : la défense, c’est-à-dire tout ce qui concourt à la sécurité, l’intelligence artificielle et, demain, les technologies quantiques. Ce sont des terrains sur lesquels, ne nous leurrons pas, les Etats-Unis n’accepteront pas de partager leur leadership. Il faudra que l’Europe, si elle veut jouer en première division mondiale, et être une « Europe-puissance », comme le dit souvent Emmanuel Macron, obtienne des résultats, qu’elle soit capable d’avoir des firmes de premier plan dans les technologies de pointe.

L’Europe doit donc sortir d’une forme de confort stratégique. Elle n’a pas d’autre choix aujourd’hui, si elle veut se libérer de son carcan numérique américain notamment, que d’investir là où les Américains aimeraient conserver leur leadership et quelque part, de rivaliser avec les Etats-Unis, ce qui n’est pas habituel.

mcs : Vous dites dans votre essai : « Si nous ne changeons pas de logiciels, nous, Européens, sommes programmés pour être rançonnés par ces profiteurs. ». Comment changer de logiciels ? En mettant rapidement en œuvre le rapport Draghi ? En nous affirmant, économiquement et politiquement pour sortir d’une vassalité qui ne peut plus être ignorée ? L’Union européenne, telle qu’elle est constituée, est-elle capable de ce changement ?

Richard Werly : Vous citez le rapport Draghi auquel on pourrait ajouter le rapport L’état sur la compétitivité européenne. Vous avez raison. La chance de l’Union européenne aujourd’hui, c’est d’avoir dans ces deux rapports un inventaire assez précis de ce qu’il faut faire pour que le marché européen, qui représente 450 millions de consommateurs – ce qui devrait faire de l’Union une des principales puissances économiques mondiales - soit dynamisé et, en quelque sorte, pour qu’il se réconcilie avec l’entreprise et fasse émerger de grands groupes technologiques.

Mais, il y a déjà des choses qui changent. Des pistes concrètes existent. Je pense notamment au projet de « 28e statut » défendu par Enrico Letta, l’ancien président du Conseil italien. Pourquoi 28e ? Il s’agirait d’ajouter au 27 pays membres un 28e état, virtuel en quelque sorte, dans lequel les compagnies pourraient enregistrer leur statut. Ce cadre juridique européen permettrait aux entreprises de se développer immédiatement à l’échelle du continent, sans être freinée par les différences réglementaires nationales. 

L’Europe possède déjà des atouts considérables : elle a des universités de premier plan, des centres de recherche performants et une main d’œuvre hautement qualifiée. Elle n’est donc absolument pas démunie par rapport aux Etats-Unis d’Amérique. 

Restent deux difficultés qu’on connaît bien et qui ne sont pas faciles à résoudre. La première tient au mode de gouvernance de l’Union européenne, qui, sur de nombreux sujets stratégiques, exige l’unanimité de ses membres. Cela garantit le compromis mais ralentit considérablement la prise de décision, alors que les Etats-Unis, eux, avancent très vite. La deuxième difficulté concerne le financement, la capacité d’attirer les capitaux. Les Etats-Unis disposent d’une force d’attraction exceptionnelle grâce au venture capitalism, au capital-risque et à la profondeur de leurs marchés financiers. Ils savent attirer l’épargne mondiale vers leurs entreprises innovantes. Ils ont cette capacité à être, en quelque sorte, un aspirateur à capitaux mondiaux. 

C’est probablement le défi majeur des Européens : parvenir à mobiliser davantage de capitaux privés au service de l’innovation. 

mcs : A propos de la détestation de Trump à notre endroit, vous citez le journaliste américain Wes O’ Donnell, spécialisé dans les affaires politico-militaires.  

« La véritable raison pour laquelle Trump déteste l’Europe ? Elle représente tout ce qu’il méprise : la collaboration, la responsabilité et une certaine résistance collective à l’autoritarisme. L’Europe défend l’état de droit, l’idée que les gouvernements doivent servir leur peuple et, pire encore, que les dirigeants d’une nation doivent rendre des comptes pour leurs actions. Or, pour un homme dont le modèle de gouvernement idéal est un mélange entre un parrain de la mafia et un roi médiéval, cela représente une menace directe pour sa vision du monde. »  

Cette analyse rejoint les propos, que vous citez en exergue de votre deuxième chapitre, de l’anthropologue Margaret Mead qui déclarait, en 1942 (déjà !) que : « Dans des domaines entiers de la vie, les Américains ont cessé de se poser la question de leur responsabilité morale. »

Les raisons du mépris trumpien envers nous rendent exactement compte des valeurs de nos démocraties européennes, valeurs qui ont été acquises de haute lutte et auxquelles nous sommes profondément attachés. Le maintien de ces valeurs est-il compatible avec le « changement de logiciels » que vous évoquiez ? La posture de Trump quant à l’état de droit et à la responsabilité morale, toutes deux sévèrement agonisantes sous sa présidence, ne sont-elles pas que l’aboutissement d’un affaiblissement en marche depuis plus de 80 ans ?  L’analyse de Wes O’ Donnell vous paraît-elle juste ?

Richard Werly : Dans une large mesure, oui. La question de l’état de droit est une question assez délicate parce qu’il faut distinguer, comme je le fais dans mon livre, j’espère, l’Amérique de Trump, c’est-à-dire ce que Trump a comme vues sur l’état de droit. Trump entretient un rapport très particulier au pouvoir.  Sa vision repose sur l’idée que l’administration doit lui être inféodée, elle doit servir le président plutôt que les institutions. On le constate dans de nombreux domaines. Prenons l’exemple du climat : l’administration Trump a progressivement marginalisé cette question dans ses priorités stratégiques, en cohérence avec les convictions personnelles du président. 

Cette vision entre directement en collision avec celle de l’Union européenne.

Le socle européen repose sur trois piliers de l’état de droit : des élections libres, une justice indépendante et l’existence de contre-pouvoirs solides, notamment médiatiques.

Or, Donald Trump soutient ouvertement plusieurs mouvements nationaux-populistes européens qui contestent précisément ces équilibres. Il l’a fait avec Victor Orban en Hongrie. Il continue de le faire avec certaines forces politiques en Allemagne et au Royaume-Uni. Son objectif n’est pas seulement idéologique. Il s’agit aussi de fragiliser un modèle politique fondé sur l’autonomie des institutions. 

Ce qui est certain, c’est que Donald Trump va, partout où il le peut, chercher à saper l’état de droit pour instaurer ce qu’on pourrait appeler un « Etat d’allégeance », où l’administration est avant tout au service du pouvoir politique. La tradition européenne, elle, repose sur l’idée que l’administration est au service de la loi et de la Constitution.  

Trump reste fondamentalement un homme des années 80

mcs : Vous nous apprenez dans votre livre, que le fameux slogan « Make America great again » n’est pas une invention pur sucre des équipes de Trump, mais qu’elle recycle, en la simplifiant, la phrase de la campagne victorieuse de Reagan en 1980 « Let’s make America Great again ». Il semble donc y avoir une ligne de fracture qui s’annonce à ce moment-là. Vous insistez d’ailleurs sur l’année 1987, dont vous dites qu’elle a marqué Donald Trump « au fer rouge ». En quoi cette année est-elle importante à vos yeux pour comprendre l’actualité ?

Richard Werly : L’année 1987 correspond à la première prise de position politique connue de Donald Trump. A l’époque, il est avant tout un promoteur immobilier prospère, fraîchement installé dans la Trump Tower. Il publie alors une pleine page dans le New York Times pour dénoncer ce qu’il considère comme l’exploitation des Etats-Unis par leurs partenaires commerciaux, notamment le Japon.  

Ce qui frappe, quand on relit ce texte, c’est à quel point son discours actuel y est déjà contenu : on y trouve les tarifs douaniers, la critique de la mondialisation, la dénonciation des déficits commerciaux et l’idée selon laquelle les Etats-Unis auraient été affaiblis par leurs alliés. Sur le fond, Trump a remarquablement peu changé. 

Donald Trump est un homme des années 80. Il continue de croire que les problèmes du XXIe siècle peuvent être résolus par les recettes qui semblaient fonctionner à cette époque. Relocalisations industrielles, protectionnisme, énergies fossiles et frontières renforcées. Trump vit dans cette illusion que les Etats-Unis, première puissance économique mondiale, pourrait s’abstraire de la mondialisation et même tirer bénéfice d’une relocalisation des moyens de production. Il faut reconnaître qu’il existe une part de vérité dans son diagnostic. Les délocalisations massives vers la Chine ont contribué à affaiblir certains territoire industriels occidentaux. Mais la question est de savoir s’il est encore possible de revenir en arrière.

Est-il possible, trente ans après, de rapatrier ces entreprises, ces usines, de retrouver des emplois et des employés pour y travailler ? C’est beaucoup plus douteux, parce que les chaînes de production se sont modifiées, les habitudes de consommation ont changé, certains savoir-faire industriels ont disparu dans nos pays occidentaux. On ne reconstitue pas un tissu industriel en quelques années par décret. Donald Trump est effectivement un homme des années 80 : il prétend apporter aux maladies de 2026 un remède des années 80, mais il est très peu probable qu’on puisse régler les problèmes d’aujourd’hui avec les recettes d’hier.

mcs :  Main dans la main avec Jean-François Revel, vous souhaitez finir votre essai sur une note optimiste. Je vous cite tous les deux. Revel : « Si la mondialisation ressemble à une américanisation, si les produits culturels américains se diffusent aisément dans le monde entier, c’est dû en grande partie à la faiblesse des Européens. Rien n’empêche les Européens de faire preuve d’imagination pour concurrencer les Américains. Or, par le passé, nous en avons été capables. »

Je vous cite : « Cette Amérique, pour être franc et juste, ne nous déteste pas. Elle déteste devoir se désoler de notre impuissance. Elle déteste notre absence de volontarisme. Elle déteste la perte d’une part de nous-mêmes. Le continent européen a été celui des grands bonds en avant. » 

Plus profondément que des changements politiques, c’est à une prise de conscience culturelle que vous me semblez tous deux en appeler. Comment la mettre en œuvre ? En quoi l’éducation en général, l’école et l’université en particulier, ont-elles un rôle à jouer ?

Richard Werly : La critique la plus sérieuse adressée à l’Europe est celle qui concerne son rapport à l’avenir. Je pense effectivement - je le dis souvent lorsque j’interviens sur les Etats-Unis – qu'il y a une critique, plus encore, une attaque de Trump qu’il faut prendre en compte, qu’il faut écouter, c’est cette attaque selon laquelle le continent européen n’est plus un continent d’innovation, n’est plus un continent d’avenir. La puissance américaine de demain sera d’abord technologique. Intelligence artificielle, informatique quantique, espace : ce sont des domaines qui structureront les rapports de force futurs. 

L’Europe possède des compétences remarquables. Elle dispose de chercheurs, d’ingénieurs et d’universités de très haut niveau. Mais elle souffre de deux handicaps : un marché financier fragmenté et une dépendance technologique excessive.

Et surtout, n’oublions pas qu’on on ne peut pas innover si on ne s’affranchit pas du carcan américain. Autrement dit, imaginer qu’une Europe qui stocke ses données très majoritairement sur des serveurs américains, imaginer qu’une Europe qui utilise des solutions technologiques américaines puisse innover librement est illusoire.

L’autonomie technologique est devenue une condition de l’innovation.

Sur ce terrain, la France possède plusieurs atouts : son expertise nucléaire, ses investissements dans le numérique et la qualité de ses formations, notamment en finance et en ingénierie.

Mais aucun pays ne pourra réussir seul.

L’avenir passe nécessairement par un moteur franco-allemand rénové, capable d’entraîner l’ensemble du continent. Les Français excellent souvent dans la conception et l’innovation ; les Allemands disposent d’une puissance industrielle exceptionnelle. Ces deux forces doivent devenir complémentaires.

Notons enfin que la guerre en Ukraine est en train de changer le paradigme des opérations militaires. Les drones jouent désormais un rôle central sur le champ de bataille. Or, l’Ukraine est devenue, dans ce domaine, l’un des pays les plus innovants du monde. Lorsque la guerre prendra fin et que l’Ukraine se rapprochera davantage de l’Union européenne, elle apportera avec elle un savoir-faire technologique considérable, acquis dans des circonstances tragiques mais potentiellement déterminant pour l’avenir de la puissance européenne. 

mcs : Donald Trump, sa personnalité et sa manière de gouverner, ont donné lieu à une abondante littérature. Dans ce registre, que pensez-vous du livre d’Alain Bauer « Trump, le pouvoir des mots » dans lequel il passe au crible la rhétorique du président et compare ses prises de parole d’hier à celles d’aujourd’hui ?

Richard Werly : Alain Bauer a un réel talent : celui de choisir ses sujets. Et le langage de Donald Trump constitue effectivement un objet d’étude particulièrement intéressant. 

Trump utilise les mots comme une arme politique. Il manie la menace, la provocation et l’exagération avec une efficacité redoutable. Il utilise les menaces verbales comme une arme de destruction et de persuasion massive. D’une certaine manière, il est ce qu’il dit. Chercher à comprendre son action politique à travers son langage est donc parfaitement pertinent. 

Là où je suis plus réservé, c’est sur l’dée qu’il existerait une cohérence profonde derrière chacune de ses prises de parole. Alain Bauer considère que Trump choisit soigneusement ses mots en fonction d’une stratégie précise. Je pense qu’il sous-estime la dimension spectaculaire du personnage. Trump vit dans l’instant. Il est dans le court terme permanent. Il mesure son succès à la réaction immédiate qu’il provoque. D’ailleurs, il n'est pas un grand orateur. Ses discours sont rarement structurés. Ce qui les rend puissants, c’est l’attente permanente de la provocation, de la formule choc ou de la menace. 

Le paradoxe du livre d’Alain Bauer est là : il démontre avec talent l’importance des mots chez Trump alors même que celui-ci n’est pas, au sens classique du terme, un homme de discours. Il est avant tout un homme d’impact.

Trump n’est pas un homme de discours, il est avant tout un homme d’impact.

mcs : Vous évoquiez plus haut le fait que « les Américains ont tout fait pour ralentir la construction européenne ». Or Philippe de Villiers, dans son livre sur la création de l’Union européenne « J’ai tiré sur le fil du mensonge et tout est venu » défend la thèse inverse : selon lui, Washington a soutenu activement le projet européen, notamment, documents à l’appui, à travers son soutien à Jean Monnet. Que répondez-vous à cette analyse ? 

Richard Werly : Il faut rappeler que Philippe de Villiers est un anti-européen convaincu. Il est un opposant historique à la construction européenne. Son raisonnement s’inscrit dans une vision souverainiste assumée, selon laquelle le partage de souveraineté constitue un affaiblissement des nations. Cette position mérite évidemment d’être entendue. Elle rencontre d’ailleurs un écho réel dans une partie de l’opinion française, notamment depuis le référendum de 2005 sur le projet de Constitution européenne : beaucoup de Français gardent en mémoire la victoire du « Non » au référendum de 2005 sur le projet de constitution européenne, un « Non » ensuite contourné avec l'actuel traité de Lisbonne.

Oui, les Etats-Unis ont soutenu certaines étapes de la construction européenne après la seconde guerre mondiale. Ils y voyaient le moyen de stabiliser l’Europe occidentale face à l’Union soviétique et de favoriser la prospérité d’un espace allié. Mais ce soutien n’a jamais été inconditionnel : dès lors que l’intégration européenne risquait de produire une véritable autonomie stratégique ou économique, Washington s’est souvent montré beaucoup plus réservé. 

Les Etats-Unis ont toujours défendu leurs intérêts. C’est parfaitement normal. Ils ont encouragé l’Europe lorsqu’elle renforçait le camp occidental. Ils ont été plus prudents lorsqu’elle cherchait à s’émanciper.

L’intérêt de la réflexion de Philippe de Villiers est qu’elle met en lumière certaines contradictions françaises. Au fond, il reproche à l’Union européenne d’avoir permis à la France d’éviter certaines réformes difficiles. On peut ne pas partager ses conclusions, mais cette critique mérite d’être examinée.

Mais au bout du compte, la question centrale qui demeure est celle-ci : qu’est-ce qui sert aujourd’hui au mieux les intérêts de la France ?

Ma conviction personnelle est que la réponse passe par une Europe forte, une Europe ambitieuse, plus efficace et plus exigeante envers elle-même.

L’Europe n’a plus droit à la complaisance.

mcs : A la lecture de votre livre, on a souvent le sentiment que Donald Trump agit comme un révélateur brutal des faiblesses européennes. Est-ce là, finalement, le principal enseignement de votre enquête ?

Richard Werly : Oui, probablement. Le danger serait en effet de réduire Trump à une caricature ou à une simple parenthèse politique. Ce serait une erreur.

Bien sûr, nombre de ses diagnostics sont excessifs ou idéologiques. Bien sûr, ses solutions sont très souvent contestables. Mais certaines questions qu’ils posent méritent d’être entendues.

L’Europe innove-t-elle suffisamment ? Est-elle capable de financer ses ambitions ? Peut-elle assurer sa sécurité ? Dispose-t-elle encore d’un projet collectif mobilisateur ?

Ce sont là des interrogations légitimes.

L’enjeu n’est donc pas de savoir si nous aimons Donald Trump ou non. L’enjeu est de comprendre ce que son succès révèle de l’évolution du monde et de notre propre situation.

L’Europe, je l’ai dit, conserve des atouts immenses : son marché, ses universités, sa recherche, ses infrastructures et son niveau de vie. Mais elle ne peut plus se permettre la complaisance.

Si mon livre porte un message, c’est celui-ci : l’Europe n’est pas condamnée au déclin. En revanche, elle doit retrouver la volonté de peser sur son destin. C’est probablement la seule réponse durable à l’Amérique de Trump.

Richard Werly

Richard Werly est l’éditorialiste international du quotidien suisse Blick. Il intervient régulièrement sur LCI, BFM TV, France Info, France 24, RTL, T19 et TV5 Monde. Il a reçu le prix de l’initiative européenne 2026.

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